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«Les Mots», Jean-Paul Sartre

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Et puis mon grand-pГЁre se plaГ®t Г  emmerder ses fils. Ce pГЁre terrible a passГ© sa vie Г  les Г©craser; ils entrent sur la pointe des pieds et le surprennent aux genoux d'un mГґme: de quoi leur crever le cЕ“ur! Dans la lutte des gГ©nГ©rations, enfants et vieillards font souvent cause commune: les uns rendent les oracles, les autres les dГ©chiffrent. La Nature parle et l'expГ©rience traduit: les adultes n'ont plus qu'Г  la boucler. A dГ©faut d'enfant, qu'on prenne un caniche: au cimetiГЁre des chiens, l'an dernier, dans le discours tremblant qui se poursuit de tombe en tombe, j'ai reconnu les maximes de mon grand-pГЁre: les chiens savent aimer; ils sont plus tendres que les hommes, plus fidГЁles; ils ont du tact, un instinct sans dГ©faut qui leur permet de reconnaГ®tre le Bien, de distinguer les bons des mГ©chants. В«Polonius, disait une inconsolГ©e, tu es meilleur que je ne suis: tu ne m'aurais pas survГ©cu; je te survis.В» Un ami amГ©ricain m'accompagnait: outrГ©, il donna un coup de pied Г  un chien de ciment et lui cassa l'oreille. Il avait raison: quand on aime trop les enfants et les bГЄtes, on les aime contre les hommes.

Donc, je suis un caniche d'avenir; je prophétise. J'ai des mots d'enfant, on les retient, on me les répète: j'apprends à en faire d'autres. J'ai des mots d'homme: je sais tenir, sans y toucher, des propos «au-dessus de mon âge». Ces propos sont des poèmes; la recette est simple: il faut se fier au Diable, au hasard, au vide, emprunter des phrases entières aux adultes, les mettre bout à bout et les répéter sans les comprendre. Bref, je rends de vrais oracles et chacun les entend comme il veut. Le Bien naît au plus profond de mon cœur, le Vrai dans les jeunes ténèbres de mon Entendement. Je m'admire de confiance: il se trouve que mes gestes et mes paroles ont une qualité qui m'échappe et qui saute aux yeux des grandes personnes; qu'à cela ne tienne! je leur offrirai sans défaillance le plaisir délicat qui m'est refusé. Mes bouffonneries prennent les dehors de la générosité: de pauvres gens se désolaient de n'avoir pas d'enfant; attendri, je me suis tiré du néant dans un emportement d'altruisme et j'ai revêtu le déguisement de l'enfance pour leur donner l'illusion d'avoir un fils. Ma mère et ma grand-mère m'invitent souvent à répéter l'acte d'éminente bonté qui m'a donné le jour: elles flattent les manies de Charles Schweitzer, son goût pour les coups de théâtre, elles lui ménagent des surprises. On me cache derrière un meuble, je retiens mon souffle, les femmes quittent la pièce ou feignent de m'oublier, je m'anéantis; mon grand-père entre dans la pièce, las et morne, tel qu'il serait si je n'existais pas; tout d'un coup, je sors de ma cachette, je lui fais la grâce de naître, il m'aperçoit, entre dans le jeu, change de visage et jette les bras au ciel: je le comble de ma présence. En un mot, je me donne; je me donne toujours et partout, je donne tout: il suffit que je pousse une porte pour avoir, moi aussi, le sentiment de faire une apparition. Je pose mes cubes les uns sur les autres, je démoule mes pâtés de sable, j'appelle à grands cris; quelqu'un vient qui s'exclame; j'ai fait un heureux de plus. Le repas, le sommeil et les précautions contre les intempéries forment les fêtes principales et les principales obligations d'une vie toute cérémonieuse. Je mange en public, comme un roi: si je mange bien, on me félicite; ma grand-mère, elle-même, s'écrie: «Qu'il est sage d'avoir faim!»

Je ne cesse de me crГ©er; je suis le donateur et la donation. Si mon pГЁre vivait, je connaГ®trais mes droits et mes devoirs; il est mort et je les ignore: je n'ai pas de droit puisque l'amour me comble: je n'ai pas de devoir puisque je donne par amour. Un seul mandat: plaire; tout pour la montre. Dans notre famille, quelle dГ©bauche de gГ©nГ©rositГ©: mon grand-pГЁre me fait vivre et moi je fais son bonheur; ma mГЁre se dГ©voue Г  tous. Quand j'y pense, aujourd'hui, ce dГ©vouement seul me semble vrai; mais nous avions tendance Г  le passer sous silence. N'importe: notre vie n'est qu'une suite de cГ©rГ©monies et nous consumons notre temps Г  nous accabler d'hommages. Je respecte les adultes Г  condition qu'ils m'idolГўtrent; je suis franc, ouvert, doux comme une fille. Je pense bien, je fais confiance aux gens: tout le monde est bon puisque tout le monde est content. Je tiens la sociГ©tГ© pour une rigoureuse hiГ©rarchie de mГ©rites et de pouvoirs. Ceux qui occupent le sommet de l'Г©chelle donnent tout ce qu'ils possГЁdent Г  ceux qui sont au-dessous d'eux. Je n'ai garde, pourtant, de me placer sur le plus haut Г©chelon: je n'ignore pas qu'on le rГ©serve Г  des personnes sГ©vГЁres et bien intentionnГ©es qui font rГ©gner l'ordre. Je me tiens sur un petit perchoir marginal, non loin d'eux, et mon rayonnement s'Г©tend du haut en bas de l'Г©chelle. Bref, je mets tous mes soins Г  m'Г©carter de la puissance sГ©culiГЁre: ni au-dessous, ni au-dessus, ailleurs. Petit-fils de clerc, je suis, dГЁs l'enfance, un clerc; j'ai l'onction des princes d'Г‰glise, un enjouement sacerdotal. Je traite les infГ©rieurs en Г©gaux: c'est un pieux mensonge que je leur fais pour les rendre heureux et dont il convient qu'ils soient dupes jusqu'Г  un certain point. A ma bonne, au facteur, Г  ma chienne, je parle d'une voix patiente et tempГ©rГ©e. Dans ce monde en ordre il y a des pauvres. Il y a aussi des moutons Г  cinq pattes, des sЕ“urs siamoises, des accidents de chemin de fer: ces anomalies ne sont la faute de personne. Les bons pauvres ne savent pas que leur office est d'exercer notre gГ©nГ©rositГ©; ce sont des pauvres honteux, ils rasent les murs; je m'Г©lance, je leur glisse dans la main une piГЁce de deux sous et, surtout, je leur fais cadeau d'un beau sourire Г©galitaire. Je trouve qu'ils ont l'air bГЄte et je n'aime pas les toucher mais je m'y force: c'est une Г©preuve; et puis il faut qu'ils m'aiment: cet amour embellira leur vie. Je sais qu'ils manquent du nГ©cessaire et il me plaГ®t d'ГЄtre leur superflu. D'ailleurs, quelle que soit leur misГЁre, ils ne souffriront jamais autant que mon grand-pГЁre: quand il Г©tait petit, il se levait avant l'aube et s'habillait dans le noir; l'hiver, pour se laver, il fallait briser la glace dans le pot Г  eau. Heureusement, les choses se sont arrangГ©es depuis: mon grand-pГЁre croit au ProgrГЁs, moi aussi: le ProgrГЁs, ce long chemin ardu qui mГЁne jusqu'Г  moi.

 

C'était le Paradis. Chaque matin, je m'éveillais dans une stupeur de joie, admirant la chance folle qui m'avait fait naître dans la famille la plus unie, dans le plus beau pays du monde. Les mécontents me scandalisaient: de quoi pouvaient-ils se plaindre? C'étaient des mutins. Ma grand-mère, en particulier, me donnait les plus vives inquiétudes: j'avais la douleur de constater qu'elle ne m'admirait pas assez. De fait, Louise m'avait percé à jour. Elle blâmait ouvertement en moi le cabotinage qu'elle n'osait reprocher à son mari: j'étais un polichinelle, un pasquin, un grimacier, elle m'ordonnait de cesser mes «simagrées». J'étais d'autant plus indigné que je la soupçonnais de se moquer aussi de mon grand-père: c'était «l'Esprit qui toujours nie». Je lui répondais, elle exigeait des excuses; sûr d'être soutenu, je refusais d'en faire. Mon grand-père saisissait au bond l'occasion de montrer sa faiblesse: il prenait mon parti contre sa femme qui se levait, outragée, pour aller s'enfermer dans sa chambre. Inquiète, craignant les rancunes de ma grand-mère, ma mère parlait bas, donnait humblement tort à son père qui haussait les épaules et se retirait dans son cabinet de travail; elle me suppliait enfin d'aller demander mon pardon. Je jouissais de mon pouvoir: j'étais saint Michel et j'avais terrassé l'Esprit malin. Pour finir, j'allais m'excuser négligemment. A part cela, bien entendu, je l'adorais: puisque c'était ma grand-mère. On m'avait suggéré de l'appeler Mamie, d'appeler le chef de famille par son prénom alsacien, Karl. Karl et Mamie, ça sonnait mieux que Roméo et Juliette, que Philémon et Baucis. Ma mère me répétait cent fois par jour non sans intention: «Karlémami nous attendent; Karlémami seront contents, Karlémami…» évoquant par l'intime union de ces quatre syllabes l'accord parfait des personnes. Je n'étais qu'à moitié dupe, je m'arrangeais pour le paraître entièrement: d'abord à mes propres yeux. Le mot jetait son ombre sur la chose; à travers Karlémami je pouvais maintenir l'unité sans faille de la famille et reverser sur la tête de Louise une bonne partie des mérites de Charles. Suspecte et peccamineuse, ma grand-mère, toujours au bord de faillir, était retenue par le bras des anges, par le pouvoir d'un mot.

Il y a de vrais méchants: les Prussiens, qui nous ont pris l'Alsace-Lorraine et toutes nos horloges, sauf la pendule de marbre noir qui orne la cheminée de mon grand-père et qui lui fut offerte, justement, par un groupe d'élèves allemands; on se demande où ils l'ont volée. On m'achète les livres de Hansi, on m'en fait voir les images: je n'éprouve aucune antipathie pour ces gros hommes en sucre rose qui ressemblent si fort à mes oncles alsaciens. Mon grand-père, qui a choisi la France en 71, va de temps en temps à Gunsbach, à Pfaffenhofen, rendre visite à ceux qui sont restés. On m'emmène. Dans les trains, quand un contrôleur allemand lui demande ses billets, dans les cafés quand un garçon tarde à prendre la commande, Charles Schweitzer s'empourpre de colère patriotique; les deux femmes se cramponnent à ses bras: «Charles! Y songes-tu? Ils nous expulseront et tu seras bien avancé!» Mon grand-père hausse le ton: «Je voudrais bien voir qu'ils m'expulsent: je suis chez moi!» On me pousse dans ses jambes, je le regarde d'un air suppliant, il se calme: «C'est bien pour le petit», soupire-t-il en me rabotant la tête de ses doigts secs. Ces scènes m'indisposent contre lui sans m'indigner contre les occupants. Du reste, Charles ne manque pas, à Gunsbach, de s'emporter contre sa belle-sœur; plusieurs fois par semaine, il jette sa serviette sur la table et quitte la salle à manger en claquant la porte: pourtant, ce n'est pas une Allemande. Après le repas nous allons gémir et sangloter à ses pieds, il nous oppose un front d'airain. Comment ne pas souscrire au jugement de ma grand-mère: «L'Alsace ne lui vaut rien; il ne devrait pas y retourner si souvent»? D'ailleurs, je n'aime pas tant les Alsaciens qui me traitent sans respect, et je ne suis pas si fâché qu'on nous les ait pris. Il paraît que je vais trop souvent chez l'épicier de Pfaffenhofen, M. Blumenfeld, que je le dérange pour un rien. Ma tante Caroline a «fait des réflexions» à ma mère; on me les communique; pour une fois, Louise et moi nous sommes complices: elle déteste la famille de son mari. A Strasbourg, d'une chambre d'hôtel où nous sommes réunis, j'entends des sons grêles et lunaires, je cours à la fenêtre; l'armée! Je suis tout heureux de voir défiler la Prusse au son de cette musique puérile, je bats des mains. Mon grand-père est resté sur sa chaise, il grommelle; ma mère vient me souffler à l'oreille qu'il faut quitter la fenêtre. J'obéis en boudant un peu. Je déteste les Allemands, parbleu, mais sans conviction. Du reste, Charles ne peut se permettre qu'une pointe délicate de chauvinisme: en 1911 nous avons quitté Meudon pour nous installer à Paris, 1 rue Le Goff; il a dû prendre sa retraite et vient de fonder, pour nous faire vivre, l'Institut des Langues Vivantes: on y enseigne le français aux étrangers de passage. Par la méthode directe. Les élèves, pour la plupart, viennent d'Allemagne. Ils paient bien: mon grand-père met les louis d'or sans jamais les compter dans la poche de son veston; ma grand-mère, insomniaque, se glisse, la nuit, dans le vestibule pour prélever sa dîme «en catimini», comme elle dit elle-même à sa fille: en un mot, l'ennemi nous entretient; une guerre franco-allemande nous rendrait l'Alsace et ruinerait l'Institut: Charles est pour le maintien de la Paix. Et puis il y a de bons Allemands, qui viennent déjeuner chez nous: une romancière rougeaude et velue que Louise appelle avec un petit rire jaloux: «La Dulcinée de Charles», un docteur chauve qui pousse ma mère contre les portes et tente de l'embrasser; quand elle s'en plaint timidement, mon grand-père éclate: «Vous me brouillez avec tout le monde!» Il hausse les épaules, conclut: «Tu as eu des visions, ma fille», et c'est elle qui se sent coupable. Tous ces invités comprennent qu'il faut s'extasier sur mes mérites, ils me tripotent docilement: c'est donc qu'ils possèdent, en dépit de leurs origines, une obscure notion du Bien. A la fête anniversaire de la fondation de l'Institut, il y a plus de cent invités, de la tisane de Champagne, ma mère et Mlle Moutet jouent du Bach à quatre mains: en robe de mousseline bleue, avec des étoiles dans les cheveux, des ailes, je vais de l'un à l'autre, offrant des mandarines dans une corbeille, on se récrie: «C'est réellement un ange!» Allons, ce ne sont pas de si mauvaises gens. Bien entendu, nous n'avons pas renoncé à venger l'Alsace martyre: en famille, à voix basse, comme font les cousins de Gunsbach et de Pfaffenhofen, nous tuons les Boches par le ridicule; on rit cent fois de suite, sans se lasser, de cette étudiante qui vient d'écrire dans un thème français: «Charlotte était percluse de douleurs sur la tombe de Werther», de ce jeune professeur qui, au cours d'un dîner, a considéré sa tranche de melon avec défiance et fini par la manger tout entière y compris les pépins et l'écorce. Ces bévues m'inclinent à l'indulgence: les Allemands sont des êtres inférieurs qui ont la chance d'être nos voisins; nous leur donnerons nos lumières.

Un baiser sans moustache, disait-on alors, c'est comme un Е“uf sans sel; j'ajoute: et comme le Bien sans Mal, comme ma vie entre 1905 et 1914. Si l'on ne se dГ©finit qu'en s'opposant, j'Г©tais l'indГ©fini en chair et en os; si l'amour et la haine sont l'avers et le revers de la mГЄme mГ©daille, je n'aimais rien ni personne. C'Г©tait bien fait: on ne peut pas demander Г  la fois de haГЇr et de plaire. Ni de plaire et d'aimer.

Suis-je donc un Narcisse? Pas mГЄme: trop soucieux de sГ©duire, je m'oublie. AprГЁs tout, Г§a ne m'amuse pas tant de faire des pГўtГ©s, des gribouillages, mes besoins naturels: pour leur donner du prix Г  mes yeux, il faut qu'au moins une grande personne s'extasie sur mes produits. Heureusement, les applaudissements ne manquent pas: qu'ils Г©coutent mon babillage ou l'Art de la Fugue, les adultes ont le mГЄme sourire de dГ©gustation malicieuse et de connivence; cela montre ce que je suis au fond: un bien culturel. La culture m'imprГЁgne et je la rends Г  la famille par rayonnement, comme les Г©tangs, au soir, rendent la chaleur du jour.

 

J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute: au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout; défense était faite de les épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m'ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques qui m'avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé. Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais trop qu'en faire et j'assistais chaque jour à des cérémonies dont le sens m'échappait: mon grand-père – si maladroit, d'habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d'officiant. Je l'ai vu mille fois se lever d'un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l'index puis, à peine assis, l'ouvrir d'un coup sec «à la bonne page» en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m'approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires, qui buvaient l'encre et sentaient le champignon.

Dans la chambre de ma grand-mère les livres étaient couchés; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je n'en ai jamais vu plus de deux à la fois. Ces colifichets me faisaient penser à des confiseries de Nouvel An parce que leurs feuillets souples et miroitants semblaient découpés dans du papier glacé. Vifs, blancs, presque neufs, ils servaient de prétexte à des mystères légers. Chaque vendredi, ma grand-mère s'habillait pour sortir et disait: «Je vais les rendre»; au retour, après avoir ôté son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son manchon et je me demandais, mystifié: «Sont-ce les mêmes?» Elle les «couvrait» soigneusement puis, après avoir choisi l'un d'eux, s'installait près de la fenêtre, dans sa bergère à oreillettes, chaussait ses besicles, soupirait de bonheur et de lassitude, baissait les paupières avec un fin sourire voluptueux que j'ai retrouvé depuis sur les lèvres de la Joconde; ma mère se taisait, m'invitait à me taire, je pensais à la messe, à la mort, au sommeil: je m'emplissais d'un silence sacré. De temps en temps, Louise avait un petit rire; elle appelait sa fille, pointait du doigt sur une ligne et les deux femmes échangeaient un regard complice. Pourtant, je n'aimais pas ces brochures trop distinguées; c'étaient des intruses et mon grand-père ne cachait pas qu'elles faisaient l'objet d'un culte mineur, exclusivement féminin. Le dimanche, il entrait par désœuvrement dans la chambre de sa femme et se plantait devant elle sans rien trouver à lui dire; tout le monde le regardait, il tambourinait contre la vitre puis, à bout d'invention, se retournait vers Louise et lui ôtait des mains son roman: «Charles! s'écriait-elle furieuse, tu vas me perdre ma page!» Déjà, les sourcils hauts, il lisait; brusquement son index frappait la brochure: «Comprends pas! – Mais comment veux-tu comprendre? disait ma grand-mère: tu lis par-dedans!» Il finissait par jeter le livre sur la table et s'en allait en haussant les épaules.

Il avait sûrement raison puisqu'il était du métier. Je le savais: il m'avait montré, sur un rayon de la bibliothèque, de forts volumes cartonnés et recouverts de toile brune. «Ceux-là, petit, c'est le grand-père qui les a faits.» Quelle fierté! J'étais le petit-fils d'un artisan spécialisé dans la fabrication des objets saints, aussi respectable qu'un facteur d'orgues, qu'un tailleur pour ecclésiastiques. Je le vis à l'œuvre: chaque année, on rééditait le Deutsches Lesebuch. Aux vacances, toute la famille attendait les épreuves impatiemment: Charles ne supportait pas l'inaction, il se fâchait pour passer le temps. Le facteur apportait enfin de gros paquets mous, on coupait les ficelles avec des ciseaux; mon grand-père dépliait les placards, les étalait sur la table de la salle à manger et les sabrait de traits rouges; à chaque faute d'impression il jurait le nom de Dieu entre ses dents mais il ne criait plus sauf quand la bonne prétendait mettre le couvert. Tout le monde était content. Debout sur une chaise, je contemplais dans l'extase ces lignes noires, striées de sang. Charles Schweitzer m'apprit qu'il avait un ennemi mortel, son Éditeur. Mon grand-père n'avait jamais su compter: prodigue par insouciance, généreux par ostentation, il finit par tomber, beaucoup plus tard, dans cette maladie des octogénaires, l'avarice, effet de l'impotence et de la peur de mourir. A cette époque, elle ne s'annonçait que par une étrange méfiance: quand il recevait, par mandat, le montant de ses droits d'auteur, il levait les bras au ciel en criant qu'on lui coupait la gorge ou bien il entrait chez ma grand-mère et déclarait sombrement: «Mon éditeur me vole comme dans un bois.» Je découvris, stupéfait, l'exploitation de l'homme par l'homme. Sans cette abomination, heureusement circonscrite, le monde eût été bien fait, pourtant: les patrons donnaient selon leurs capacités aux ouvriers selon leurs mérites. Pourquoi fallait-il que les éditeurs, ces vampires, le déparassent en buvant le sang de mon pauvre grand-père? Mon respect s'accrut pour ce saint homme dont le dévouement ne trouvait pas de récompense: je fus préparé de bonne heure à traiter le professorat comme un sacerdoce et la littérature comme une passion.

Je ne savais pas encore lire mais j'étais assez snob pour exiger d'avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d'éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l'enfance par un homme qui avait gardé, disait-il, des yeux d'enfant. Je voulus commencer sur l'heure les cérémonies d'appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment «à la bonne page» en les faisant craquer. En vain: je n'avais pas le sentiment de les posséder. J'essayai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. Elle leva les yeux de son ouvrage: «Que veux-tu que je te lise, mon chéri? Les Fées?» Je demandais, incrédule: «Les Fées, c'est là-dedans?» Cette histoire m'était familière: ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s'interrompant pour me frictionner à l'eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains et j'écoutais distraitement le récit trop connu; je n'avais d'yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins; je n'avais d'oreilles que pour sa voix troublée par la servitude; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L'histoire, ça venait pardessus le marché: c'était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu'elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec ces autres biches, les Fées; je n'arrivais pas à croire qu'on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l'eau de Cologne.

Anne-Marie me fit asseoir en face d'elle, sur ma petite chaise; elle se pencha, baissa les paupiГЁres, s'endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plГўtre. Je perdis la tГЄte: qui racontait? quoi? et Г  qui? Ma mГЁre s'Г©tait absentГ©e: pas un sourire, pas un signe de connivence, j'Г©tais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. OГ№ prenait-elle cette assurance? Au bout d'un instant j'avais compris: c'Г©tait le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur: c'Г©taient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres, Г©tiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les doubles consonnes; chantantes, nasales, coupГ©es de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles s'enchantaient d'elles-mГЄmes et de leurs mГ©andres sans se soucier de moi: quelquefois elles disparaissaient avant que j'eusse pu les comprendre, d'autres fois j'avais compris d'avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grГўce d'une virgule. AssurГ©ment, ce discours ne m'Г©tait pas destinГ©. Quant Г  l'histoire, elle s'Г©tait endimanchГ©e: le bГ»cheron, la bГ»cheronne et leurs filles, la fГ©e, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majestГ©; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots dГ©teignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les Г©vГ©nements en cГ©rГ©monies. Quelqu'un se mit Г  poser des questions: l'Г©diteur de mon grand-pГЁre, spГ©cialisГ© dans la publication d'ouvrages scolaires, ne perdait aucune occasion d'exercer la jeune intelligence de ses lecteurs. Il me sembla qu'on interrogeait un enfant: Г  la place du bГ»cheron, qu'eГ»t-il fait? Laquelle des deux sЕ“urs prГ©fГ©rait-il? Pourquoi? Approuvait-il le chГўtiment de Babette? Mais cet enfant n'Г©tait pas tout Г  fait moi et j'avais peur de rГ©pondre. Je rГ©pondis pourtant, ma faible voix se perdit et je me sentis devenir un autre. Anne-Marie, aussi, c'Г©tait une autre, avec son air d'aveugle extralucide: il me semblait que j'Г©tais l'enfant de toutes les mГЁres, qu'elle Г©tait la mГЁre de tous les enfants. Quand elle cessa de lire, je lui repris vivement les livres et les emportai sous mon bras sans dire merci.

A la longue je pris plaisir Г  ce dГ©clic qui m'arrachait de moi-mГЄme: Maurice Bouchor se penchait sur l'enfance avec la sollicitude universelle qu'ont les chefs de rayon pour les clientes des grands magasins; cela me flattait. Aux rГ©cits improvisГ©s, je vins Г  prГ©fГ©rer les rГ©cits prГ©fabriquГ©s; je devins sensible Г  la succession rigoureuse des mots: Г  chaque lecture ils revenaient, toujours les mГЄmes et dans le mГЄme ordre, je les attendais. Dans les contes d'Anne-Marie, les personnages vivaient au petit bonheur, comme elle faisait elle-mГЄme: ils acquirent des destins. J'Г©tais Г  la Messe: j'assistais Г  l'Г©ternel retour des noms et des Г©vГ©nements.


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