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«Les Mots», Jean-Paul Sartre

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A madame Z.

 

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En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur accablé d'enfants consentit à se faire épicier. Ce défroqué voulut une compensation: puisqu'il renonçait à former les esprits, un de ses fils formerait les âmes; il y aurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles. Charles se déroba, préféra courir les routes sur la trace d'une écuyère. On retourna son portrait contre le mur et fit défense de prononcer son nom. A qui le tour? Auguste se hâta d'imiter le sacrifice paternel: il entra dans le négoce et s'en trouva bien. Restait Louis, qui n'avait pas de prédisposition marquée: le père s'empara de ce garçon tranquille et le fit pasteur en un tournemain. Plus tard Louis poussa l'obéissance jusqu'à engendrer à son tour un pasteur, Albert Schweitzer, dont on sait la carrière. Cependant, Charles n'avait pas retrouvé son écuyère; le beau geste du père l'avait marqué: il garda toute sa vie le goût du sublime et mit son zèle à fabriquer de grandes circonstances avec de petits événements. Il ne songeait pas, comme on voit, à éluder la vocation familiale: il souhaitait se vouer à une forme atténuée de spiritualité, à un sacerdoce qui lui permît les écuyères. Le professorat fit l'affaire: Charles choisit d'enseigner l'allemand. Il soutint une thèse sur Hans Sachs, opta pour la méthode directe dont il se dit plus tard l'inventeur, publia, avec la collaboration de M. Simonnot, un Deutsches Lesebuch estimé, fit une carrière rapide: Mâcon, Lyon, Paris. A Paris, pour la distribution des prix, il prononça un discours qui eut les honneurs d'un tirage à part: «Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs, mes chers enfants, vous ne devineriez jamais de quoi je vais vous parler aujourd'hui! De la musique!» Il excellait dans les vers de circonstance. Il avait coutume de dire aux réunions de famille: «Louis est le plus pieux, Auguste le plus riche; moi je suis le plus intelligent.» Les frères riaient, les belles-sœurs pinçaient les lèvres. A Mâcon, Charles Schweitzer avait épousé Louise Guillemin, fille d'un avoué catholique. Elle détesta son voyage de noces: il l'avait enlevée avant la fin du repas et jetée dans un train. A soixante-dix ans, Louise parlait encore de la salade de poireaux qu'on leur avait servie dans un buffet de gare: «Il prenait tout le blanc et me laissait le vert.» Ils passèrent quinze jours en Alsace sans quitter la table; les frères se racontaient en patois des histoires scatologiques; de temps en temps, le pasteur se tournait vers Louise et les lui traduisait, par charité chrétienne. Elle ne tarda pas à se faire délivrer des certificats de complaisance qui la dispensèrent du commerce conjugal et lui donnèrent le droit de faire chambre à part; elle parlait de ses migraines, prit l'habitude de s'aliter, se mit à détester le bruit, la passion, les enthousiasmes, toute la grosse vie fruste et théâtrale des Schweitzer. Cette femme vive et malicieuse mais froide pensait droit et mal, parce que son mari pensait bien et de travers; parce qu'il était menteur et crédule, elle doutait de tout: «Ils prétendent que la terre tourne; qu'est-ce qu'ils en savent?» Entourée de vertueux comédiens, elle avait pris en haine la comédie et la vertu. Cette réaliste si fine, égarée dans une famille de spiritualistes grossiers se fit voltairienne par défi sans avoir lu Voltaire. Mignonne et replète, cynique, enjouée, elle devint la négation pure; d'un haussement de sourcils, d'un imperceptible sourire, elle réduisait en poudre toutes les grandes attitudes, pour elle-même et sans que personne s'en aperçût. Son orgueil négatif et son égoïsme de refus la dévorèrent. Elle ne voyait personne, ayant trop de fierté pour briguer la première place, trop de vanité pour se contenter de la seconde. «Sachez, disait-elle, vous laisser désirer.» On la désira beaucoup, puis de moins en moins, et, faute de la voir, on finit par l'oublier. Elle ne quitta plus guère son fauteuil ou son lit. Naturalistes et puritains – cette combinaison de vertus est moins rare qu'on ne pense – les Schweitzer aimaient les mots crus qui, tout en rabaissant très chrétiennement le corps, manifestaient leur large consentement aux fonctions naturelles; Louise aimait les mots couverts. Elle lisait beaucoup de romans lestes dont elle appréciait moins l'intrigue que les voiles transparents qui l'enveloppaient: «C'est osé, c'est bien écrit, disait-elle d'un air délicat. Glissez, mortels, n'appuyez pas!» Cette femme de neige pensa mourir de rire en lisant La Fille de feu d'Adolphe Belot. Elle se plaisait à raconter des histoires de nuits de noces qui finissaient toujours mal: tantôt le mari, dans sa hâte brutale, rompait le cou de sa femme contre le bois du lit et tantôt, c'était la jeune épousée qu'on retrouvait, au matin, réfugiée sur l'armoire, nue et folle. Louise vivait dans le demi-jour; Charles entrait chez elle, repoussait les persiennes, allumait toutes les lampes, elle gémissait en portant la main à ses yeux: «Charles! tu m'éblouis!» Mais ses résistances ne dépassaient pas les limites d'une opposition constitutionnelle: Charles lui inspirait de la crainte, un prodigieux agacement, parfois aussi de l'amitié, pourvu qu'il ne la touchât pas. Elle lui cédait sur tout dès qu'il se mettait à crier. Il lui fit quatre enfants par surprise: une fille qui mourut en bas âge, deux garçons, une autre fille. Par indifférence ou par respect, il avait permis qu'on les élevât dans la religion catholique. Incroyante, Louise les fit croyants par dégoût du protestantisme. Les deux garçons prirent le parti de leur mère; elle les éloigna doucement de ce père volumineux; Charles ne s'en aperçut même pas. L'aîné, Georges, entra à Polytechnique; le second, Émile, devint professeur d'allemand. Il m'intrigue: je sais qu'il est resté célibataire mais qu'il imitait son père en tout, bien qu'il ne l'aimât pas. Père et fils finirent par se brouiller; il y eut des réconciliations mémorables. Émile cachait sa vie; il adorait sa mère et, jusqu'à la fin, il garda l'habitude de lui faire, sans prévenir, des visites clandestines; il la couvrait de baisers et de caresses puis se mettait à parler du père, d'abord ironiquement puis avec rage et la quittait en claquant la porte. Elle l'aimait, je crois, mais il lui faisait peur: ces deux hommes rudes et difficiles la fatiguaient et elle leur préférait Georges qui n'était jamais là. Émile mourut en 1927, fou de solitude: sous son oreiller, on trouva un revolver; cent paires de chaussettes trouées, vingt paires de souliers éculés dans ses malles.

Anne-Marie, la fille cadette, passa son enfance sur une chaise. On lui apprit à s'ennuyer, à se tenir droite, à coudre. Elle avait des dons: on crut distingué de les laisser en friche; de l'éclat: on prit soin de le lui cacher. Ces bourgeois modestes et fiers jugeaient la beauté au-dessus de leurs moyens ou au-dessous de leur condition; ils la permettaient aux marquises et aux putains. Louise avait l'orgueil le plus aride: de peur d'être dupe elle niait chez ses enfants, chez son mari, chez elle-même les qualités les plus évidentes; Charles ne savait pas reconnaître la beauté chez les autres: il la confondait avec la santé: depuis la maladie de sa femme, il se consolait avec de fortes idéalistes, moustachues et colorées, qui se portaient bien. Cinquante ans plus tard, en feuilletant un album de famille, Anne-Marie s'aperçut qu'elle avait été belle.

A peu prГЁs vers le mГЄme temps que Charles Schweitzer rencontrait Louise Guillemin, un mГ©decin de campagne Г©pousa la fille d'un riche propriГ©taire pГ©rigourdin et s'installa avec elle dans la triste grand-rue de Thiviers, en face du pharmacien. Au lendemain du mariage, on dГ©couvrit que le beau-pГЁre n'avait pas le sou. OutrГ©, le docteur Sartre resta quarante ans sans adresser la parole Г  sa femme; Г  table, il s'exprimait par signes, elle finit par l'appeler В«mon pensionnaireВ». Il partageait son lit, pourtant, et, de temps Г  autre, sans un mot, l'engrossait: elle lui donna deux fils et une fille; ces enfants du silence s'appelГЁrent Jean-Baptiste, Joseph et HГ©lГЁne. HГ©lГЁne Г©pousa sur le tard un officier de cavalerie qui devint fou; Joseph fit son service dans les zouaves et se retira de bonne heure chez ses parents. Il n'avait pas de mГ©tier: pris entre le mutisme de l'un et les criailleries de l'autre, il devint bГЁgue et passa sa vie Г  se battre contre les mots. Jean-Baptiste voulut prГ©parer Navale, pour voir la mer. En 1904, Г  Cherbourg, officier de marine et dГ©jГ  rongГ© par les fiГЁvres de Cochinchine, il fit la connaissance d'Anne-Marie Schweitzer, s'empara de cette grande fille dГ©laissГ©e, l'Г©pousa, lui fit un enfant au galop, moi, et tenta de se rГ©fugier dans la mort.

Mourir n'est pas facile: la fiГЁvre intestinale montait sans hГўte, il y eut des rГ©missions. Anne-Marie le soignait avec dГ©vouement, mais sans pousser l'indГ©cence jusqu'Г  l'aimer. Louise l'avait prГ©venue contre la vie conjugale: aprГЁs des noces de sang, c'Г©tait une suite infinie de sacrifices, coupГ©e de trivialitГ©s nocturnes. A l'exemple de sa mГЁre, ma mГЁre prГ©fГ©ra le devoir au plaisir. Elle n'avait pas beaucoup connu mon pГЁre, ni avant ni aprГЁs le mariage, et devait parfois se demander pourquoi cet Г©tranger avait choisi de mourir entre ses bras. On le transporta dans une mГ©tairie Г  quelques lieues de Thiviers; son pГЁre venait le visiter chaque jour en carriole. Les veilles et les soucis Г©puisГЁrent Anne-Marie, son lait tarit, on me mit en nourrice non loin de lГ  et je m'appliquai, moi aussi, Г  mourir: d'entГ©rite et peut-ГЄtre de ressentiment. A vingt ans, sans expГ©rience ni conseils, ma mГЁre se dГ©chirait entre deux moribonds inconnus; son mariage de raison trouvait sa vГ©ritГ© dans la maladie et le deuil. Moi, je profitais de la situation: Г  l'Г©poque, les mГЁres nourrissaient elles-mГЄmes et longtemps; sans la chance de cette double agonie, j'eusse Г©tГ© exposГ© aux difficultГ©s d'un sevrage tardif. Malade, sevrГ© par la force Г  neuf mois, la fiГЁvre et l'abrutissement m'empГЄchГЁrent de sentir le dernier coup de ciseaux qui tranche les liens de la mГЁre et de l'enfant; je plongeai dans un monde confus, peuplГ© d'hallucinations simples et de frustes idoles. A la mort de mon pГЁre, Anne-Marie et moi, nous nous rГ©veillГўmes d'un cauchemar commun; je guГ©ris. Mais nous Г©tions victimes d'un malentendu: elle retrouvait avec amour un fils qu'elle n'avait jamais quittГ© vraiment; je reprenais connaissance sur les genoux d'une Г©trangГЁre.

Sans argent ni métier, Anne-Marie décida de retourner vivre chez ses parents. Mais l'insolent trépas de mon père avait désobligé les Schweitzer: il ressemblait trop à une répudiation. Pour n'avoir su ni le prévoir ni le prévenir, ma mère fut réputée coupable: elle avait pris, à l'étourdie, un mari qui n'avait pas fait d'usage. Pour la longue Ariane qui revint à Meudon, avec un enfant dans les bras, tout le monde fut parfait: mon grand-père avait demandé sa retraite, il reprit du service sans un mot de reproche; ma grand-mère, elle-même, eut le triomphe discret. Mais Anne-Marie, glacée de reconnaissance, devinait le blâme sous les bons procédés: les familles, bien sûr, préfèrent les veuves aux filles mères, mais c'est de justesse. Pour obtenir son pardon, elle se dépensa sans compter, tint la maison de ses parents, à Meudon puis à Paris, se fit gouvernante, infirmière, majordome, dame de compagnie, servante, sans pouvoir désarmer l'agacement muet de sa mère. Louise trouvait fastidieux de faire le menu tous les matins et les comptes tous les soirs mais elle supportait mal qu'on les fît à sa place; elle se laissait décharger de ses obligations en s'irritant de perdre ses prérogatives. Cette femme vieillissante et cynique n'avait qu'une illusion; elle se croyait indispensable. L'illusion s'évanouit: Louise se mit à jalouser sa fille. Pauvre Anne-Marie: passive, on l'eût accusée d'être une charge; active, on la soupçonnait de vouloir régenter la maison. Pour éviter le premier écueil, elle eut besoin de tout son courage, pour éviter le second, de toute son humilité. Il ne fallut pas longtemps pour que la jeune veuve redevînt mineure: une vierge avec tache. On ne lui refusait pas l'argent de poche: on oubliait de lui en donner; elle usa sa garde-robe jusqu'à la trame sans que mon grand-père s'avisât de la renouveler. A peine tolérait-on qu'elle sortît seule. Lorsque ses anciennes amies, mariées pour la plupart, l'invitaient à dîner, il fallait solliciter la permission longtemps à l'avance et promettre qu'on la ramènerait avant dix heures. Au milieu du repas, le maître de maison se levait de table pour la reconduire en voiture. Pendant ce temps, en chemise de nuit, mon grand-père arpentait sa chambre à coucher, montre en main. Sur le dernier coup de dix heures, il tonnait. Les invitations se firent plus rares et ma mère se dégoûta de plaisirs si coûteux.

La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie: elle rendit ma mГЁre Г  ses chaГ®nes et me donna la libertГ©.

Il n'y a pas de bon pГЁre, c'est la rГЁgle; qu'on n'en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternitГ© qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux; en avoir, quelle iniquitГ©! EГ»t-il vГ©cu, mon pГЁre se fГ»t couchГ© sur moi de tout son long et m'eГ»t Г©crasГ©. Par chance, il est mort en bas Гўge; au milieu des Г‰nГ©es qui portent sur le dos leurs Anchises, je passe d'une rive Г  l'autre, seul et dГ©testant ces gГ©niteurs invisibles Г  cheval sur leurs fils pour toute la vie; j'ai laissГ© derriГЁre moi un jeune mort qui n'eut pas le temps d'ГЄtre mon pГЁre et qui pourrait ГЄtre, aujourd'hui, mon fils. Fut-ce un mal ou un bien? Je ne sais; mais je souscris volontiers au verdict d'un Г©minent psychanalyste: je n'ai pas de Sur-moi.

Ce n'est pas tout de mourir: il faut mourir Г  temps. Plus tard, je me fusse senti coupable; un orphelin conscient se donne tort: offusquГ©s par sa vue, ses parents se sont retirГ©s dans leurs appartements du ciel. Moi, j'Г©tais ravi: ma triste condition imposait le respect, fondait mon importance; je comptais mon deuil au nombre de mes vertus. Mon pГЁre avait eu la galanterie de mourir Г  ses torts: ma grand-mГЁre rГ©pГ©tait qu'il s'Г©tait dГ©robГ© Г  ses devoirs; mon grand-pГЁre, justement fier de la longГ©vitГ© Schweitzer, n'admettait pas qu'on disparГ»t Г  trente ans; Г  la lumiГЁre de ce dГ©cГЁs suspect, il en vint Г  douter que son gendre eГ»t jamais existГ© et, pour finir, il l'oublia. Je n'eus mГЄme pas Г  l'oublier: en filant Г  l'anglaise, Jean-Baptiste m'avait refusГ© le plaisir de faire sa connaissance. Aujourd'hui encore, je m'Г©tonne du peu que je sais sur lui. Il a aimГ©, pourtant, il a voulu vivre, il s'est vu mourir; cela suffit pour faire tout un homme. Mais de cet homme-lГ , personne, dans ma famille, n'a su me rendre curieux. Pendant plusieurs annГ©es, j'ai pu voir, au-dessus de mon lit, le portrait d'un petit officier aux yeux candides, au crГўne rond et dГ©garni, avec de fortes moustaches: quand ma mГЁre s'est remariГ©e, le portrait a disparu. Plus tard, j'ai hГ©ritГ© de livres qui lui avaient appartenu: un ouvrage de Le Dantec sur l'avenir de la science, un autre de Weber, intitulГ©: Vers le positivisme par l'idГ©alisme absolu. Il avait de mauvaises lectures comme tous ses contemporains. Dans les marges, j'ai dГ©couvert des griffonnages indГ©chiffrables, signes morts d'une petite illumination qui fut vivante et dansante aux environs de ma naissance. J'ai vendu les livres: ce dГ©funt me concernait si peu. Je le connais par ouГЇ-dire, comme le Masque de Fer ou le chevalier d'Г‰on et ce que je sais de lui ne se rapporte jamais Г  moi: s'il m'a aimГ©, s'il m'a pris dans ses bras, s'il a tournГ© vers son fils ses yeux clairs, aujourd'hui mangГ©s, personne n'en a gardГ© mГ©moire: ce sont des peines d'amour perdues. Ce pГЁre n'est pas mГЄme une ombre, pas mГЄme un regard: nous avons pesГ© quelque temps, lui et moi, sur la mГЄme terre, voilГ  tout. PlutГґt que le fils d'un mort, on m'a fait entendre que j'Г©tais l'enfant du miracle. De lГ  vient, sans aucun doute, mon incroyable lГ©gГЁretГ©. Je ne suis pas un chef, ni n'aspire Г  le devenir.

Commander, obéir, c'est tout un. Le plus autoritaire commande au nom d'un autre, d'un parasite sacré – son père -, transmet les abstraites violences qu'il subit. De ma vie je n'ai donné d'ordre sans rire, sans faire rire; c'est que je ne suis pas rongé par le chancre du pouvoir: on ne m'a pas appris l'obéissance.

A qui obГ©irais-je? On me montre une jeune gГ©ante, on me dit que c'est ma mГЁre. De moi-mГЄme, je la prendrais plutГґt pour une sЕ“ur aГ®nГ©e. Cette vierge en rГ©sidence surveillГ©e, soumise Г  tous, je vois bien qu'elle est lГ  pour me servir. Je l'aime: mais comment la respecterais-je, si personne ne la respecte? Il y a trois chambres dans notre maison: celle de mon grand-pГЁre, celle de ma grand-mГЁre, celle des В«enfantsВ». Les В«enfantsВ», c'est nous: pareillement mineurs et pareillement entretenus. Mais tous les Г©gards sont pour moi. Dans ma chambre, on a mis un lit de jeune fille. La jeune fille dort seule et s'Г©veille chastement; je dors encore quand elle court prendre son В«tubВ» Г  la salle de bains; elle revient entiГЁrement vГЄtue: comment serais-je nГ© d'elle? Elle me raconte ses malheurs et je l'Г©coute avec compassion: plus tard je l'Г©pouserai pour la protГ©ger. Je le lui promets: j'Г©tendrai ma main sur elle, je mettrai ma jeune importance Г  son service. Pense-t-on que je vais lui obГ©ir? J'ai la bontГ© de cГ©der Г  ses priГЁres. Elle ne me donne pas d'ordres d'ailleurs: elle esquisse en mots lГ©gers un avenir qu'elle me loue de bien vouloir rГ©aliser: В«Mon petit chГ©ri sera bien mignon, bien raisonnable, il va se laisser mettre des gouttes dans le nez bien gentiment.В» Je me laisse prendre au piГЁge de ces prophГ©ties douillettes.

Restait le patriarche: il ressemblait tant à Dieu le Père qu'on le prenait souvent pour lui. Un jour, il entra dans une église par la sacristie; le curé menaçait les tièdes des foudres célestes: «Dieu est là! Il vous voit!» Tout à coup les fidèles découvrirent, sous la chaire, un grand vieillard barbu qui les regardait: ils s'enfuirent. D'autres fois, mon grand-père disait qu'ils s'étaient jetés à ses genoux. Il prit goût aux apparitions. Au mois de septembre 1914, il se manifesta dans un cinéma d'Arcachon: nous étions au balcon, ma mère et moi, quand il réclama la lumière; d'autres messieurs faisaient autour de lui les anges et criaient: «Victoire! Victoire!» Dieu monta sur la scène et lut le communiqué de la Marne. Du temps que sa barbe était noire, il avait été Jéhovah et je soupçonne qu'Émile est mort de lui, indirectement. Ce Dieu de colère se gorgeait du sang de ses fils. Mais j'apparaissais au terme de sa longue vie, sa barbe avait blanchi, le tabac l'avait jaunie et la paternité ne l'amusait plus. M'eût-il engendré, cependant, je crois bien qu'il n'eût pu s'empêcher de m'asservir: par habitude. Ma chance fut d'appartenir à un mort: un mort avait versé les quelques gouttes de sperme qui font le prix ordinaire d'un enfant; j'étais un fief du soleil, mon grand-père pouvait jouir de moi sans me posséder: je fus sa «merveille» parce qu'il souhaitait finir ses jours en vieillard émerveillé; il prit le parti de me considérer comme une faveur singulière du destin, comme un don gratuit et toujours révocable; qu'eût-il exigé de moi? Je le comblais par ma seule présence. Il fut le Dieu d'Amour avec la barbe du Père et le Sacré-Cœur du Fils; il me faisait l'imposition des mains, je sentais sur mon crâne la chaleur de sa paume, il m'appelait son tout-petit d'une voix qui chevrotait de tendresse, les larmes embuaient ses yeux froids. Tout le monde se récriait: «Ce garnement l'a rendu fou!» Il m'adorait, c'était manifeste. M'aimait-il? Dans une passion si publique, j'ai peine à distinguer la sincérité de l'artifice: je ne crois pas qu'il ait témoigné beaucoup d'affection à ses autres petits-fils; il est vrai qu'il ne les voyait guère et qu'ils n'avaient aucun besoin de lui. Moi, je dépendais de lui pour tout: il adorait en moi sa générosité.

A la vérité, il forçait un peu sur le sublime: c'était un homme du xixe siècle qui se prenait, comme tant d'autres, comme Victor Hugo lui-même, pour Victor Hugo. Je tiens ce bel homme à barbe de fleuve, toujours entre deux coups de théâtre, comme l'alcoolique entre deux vins, pour la victime de deux techniques récemment découvertes: l'art du photographe et l'art d'être grand-père. Il avait la chance et le malheur d'être photogénique; ses photos remplissaient la maison: comme on ne pratiquait pas l'instantané, il y avait gagné le goût des poses et des tableaux vivants; tout lui était prétexte à suspendre ses gestes, à se figer dans une belle attitude, à se pétrifier; il raffolait de ces courts instants d'éternité où il devenait sa propre statue. Je n'ai gardé de lui – en raison de son goût pour les tableaux vivants – que des images raides de lanterne magique: un sous-bois, je suis assis sur un tronc d'arbre, j'ai cinq ans: Charles Schweitzer porte un panama, un costume de flanelle crème à rayures noires, un gilet de piqué blanc, barré par une chaîne de montre; son pince-nez pend au bout d'un cordon; il s'incline sur moi, lève un doigt bagué d'or, parle. Tout est sombre, tout est humide, sauf sa barbe solaire: il porte son auréole autour du menton. Je ne sais ce qu'il dit: j'étais trop soucieux d'écouter pour entendre. Je suppose que ce vieux républicain d'Empire m'apprenait mes devoirs civiques et me racontait l'histoire bourgeoise; il y avait eu des rois, des empereurs, ils étaient très méchants; on les avait chassés, tout allait pour le mieux. Le soir, quand nous allions l'attendre sur la route, nous le reconnaissions bientôt, dans la foule des voyageurs qui sortaient du funiculaire, à sa haute taille, à sa démarche de maître de menuet. Du plus loin qu'il nous voyait, il se «plaçait», pour obéir aux injonctions d'un photographe invisible: la barbe au vent, le corps droit, les pieds en équerre, la poitrine bombée, les bras largement ouverts. A ce signal je m'immobilisais, je me penchais en avant, j'étais le coureur qui prend le départ, le petit oiseau qui va sortir de l'appareil; nous restions quelques instants face à face, un joli groupe de Saxe, puis je m'élançais, chargé de fruits et de fleurs, du bonheur de mon grand-père, j'allais buter contre ses genoux avec un essoufflement feint, il m'enlevait de terre, me portait aux nues, à bout de bras, me rabattait sur son cœur en murmurant: «Mon trésor!» C'était la deuxième figure, très remarquée des passants. Nous jouions une ample comédie aux cent sketches divers: le flirt, les malentendus vite dissipés, les taquineries débonnaires et les gronderies gentilles, le dépit amoureux, les cachotteries tendres et la passion; nous imaginions des traverses à notre amour pour nous donner la joie de les écarter: j'étais impérieux parfois mais les caprices ne pouvaient masquer ma sensibilité exquise; il montrait la vanité sublime et candide qui convient aux grands-pères, l'aveuglement, les coupables faiblesses que recommande Hugo. Si l'on m'eût mis au pain sec, il m'eût porté des confitures; mais les deux femmes terrorisées se gardaient bien de m'y mettre. Et puis j'étais un enfant sage: je trouvais mon rôle si seyant que je n'en sortais pas. En vérité, la prompte retraite de mon père m'avait gratifié d'un «Œdipe» fort incomplet: pas de Sur-moi, d'accord, mais point d'agressivité non plus. Ma mère était à moi, personne ne m'en contestait la tranquille possession: j'ignorais la violence et la haine, on m'épargna ce dur apprentissage, la jalousie; faute de m'être heurté à ses angles, je ne connus d'abord la réalité que par sa rieuse inconsistance. Contre qui, contre quoi me serais-je révolté: jamais le caprice d'un autre ne s'était prétendu ma loi.

Je permets gentiment qu'on me mette mes souliers, des gouttes dans le nez, qu'on me brosse et qu'on me lave, qu'on m'habille et qu'on me dГ©shabille, qu'on me bichonne et qu'on me bouchonne; je ne connais rien de plus amusant que de jouer Г  ГЄtre sage. Je ne pleure jamais, je ne ris guГЁre, je ne fais pas de bruit; Г  quatre ans, l'on m'a pris Г  saler la confiture: par amour de la science, je suppose, plus que par malignitГ©; en tout cas, c'est le seul forfait dont j'aie gardГ© mГ©moire. Le dimanche, ces dames vont parfois Г  la messe, pour entendre de bonne musique, un organiste en renom; ni l'une ni l'autre ne pratiquent mais la foi des autres les dispose Г  l'extase musicale; elles croient en Dieu le temps de goГ»ter une toccata. Ces moments de haute spiritualitГ© font mes dГ©lices: tout le monde a l'air de dormir, c'est le cas de montrer ce que je sais faire: Г  genoux sur le prie-Dieu, je me change en statue; il ne faut pas mГЄme remuer l'orteil; je regarde droit devant moi, sans ciller, jusqu'Г  ce que les larmes roulent sur mes joues; naturellement, je livre un combat de titan contre les fourmis, mais je suis sГ»r de vaincre, si conscient de ma force que je n'hГ©site pas Г  susciter en moi les tentations les plus criminelles pour me donner le plaisir de les repousser: si je me levais en criant В«Badaboum!В»? Si je grimpais Г  la colonne pour faire pipi dans le bГ©nitier? Ces terribles Г©vocations donneront plus de prix, tout Г  l'heure, aux fГ©licitations de ma mГЁre. Mais je me mens; je feins d'ГЄtre en pГ©ril pour accroГ®tre ma gloire: pas un instant les tentations ne furent vertigineuses; je crains bien trop le scandale; si je veux Г©tonner, c'est par mes vertus. Ces faciles victoires me persuadent que je possГЁde un bon naturel; je n'ai qu'Г  m'y laisser aller pour qu'on m'accable de louanges. Les mauvais dГ©sirs et les mauvaises pensГ©es, quand il y en a, viennent du dehors; Г  peine en moi, elles languissent et s'Г©tiolent: je suis un mauvais terrain pour le mal. Vertueux par comГ©die, jamais je ne m'efforce ni ne me contrains: j'invente. J'ai la libertГ© princiГЁre de l'acteur qui tient son public en haleine et raffine sur son rГґle. On m'adore, donc je suis adorable. Quoi de plus simple, puisque le monde est bien fait? On me dit que je suis beau et je le crois. Depuis quelque temps, je porte sur l'Е“il droit la taie qui me rendra borgne et louche mais rien n'y paraГ®t encore. On tire de moi cent photos que ma mГЁre retouche avec des crayons de couleur. Sur l'une d'elles, qui est restГ©e, je suis rose et blond, avec des boucles, j'ai la joue ronde et, dans le regard, une dГ©fГ©rence affable pour l'ordre Г©tabli; la bouche est gonflГ©e par une hypocrite arrogance: je sais ce que je vaux.

Ce n'est pas assez que mon naturel soit bon; il faut qu'il soit prophГ©tique: la vГ©ritГ© sort de la bouche des enfants. Tout proches encore de la nature, ils sont les cousins du vent et de la mer: leurs balbutiements offrent Г  qui sait les entendre des enseignements larges et vagues. Mon grand-pГЁre avait traversГ© le lac de GenГЁve avec Henri Bergson: В«J'Г©tais fou d'enthousiasme, disait-il, je n'avais pas assez d'yeux pour contempler les crГЄtes Г©tincelantes, pour suivre les miroitements de l'eau. Mais Bergson, assis sur une valise, n'a pas cessГ© de regarder entre ses pieds.В» Il concluait de cet incident de voyage que la mГ©ditation poГ©tique est prГ©fГ©rable Г  la philosophie. Il mГ©dita sur moi: au jardin, assis dans un transatlantique, un verre de biГЁre Г  portГ©e de la main, il me regardait courir et sauter, il cherchait une sagesse dans mes propos confus, il l'y trouvait. J'ai ri plus tard de cette folie; je le regrette: c'Г©tait le travail de la mort. Charles combattait l'angoisse par l'extase. Il admirait en moi l'Е“uvre admirable de la terre pour se persuader que tout est bon, mГЄme notre fin miteuse. Cette nature qui se prГ©parait Г  le reprendre, il allait la chercher sur les cimes, dans les vagues, au milieu des Г©toiles, Г  la source de ma jeune vie, pour pouvoir l'embrasser tout entiГЁre et tout en accepter, jusqu'Г  la fosse qui s'y creusait pour lui. Ce n'Г©tait pas la VГ©ritГ©, c'Г©tait sa mort qui lui parlait par ma bouche. Rien d'Г©tonnant si le fade bonheur de mes premiГЁres annГ©es a eu parfois un goГ»t funГЁbre: je devais ma libertГ© Г  un trГ©pas opportun, mon importance Г  un dГ©cГЁs trГЁs attendu. Mais quoi: toutes les pythies sont des mortes, chacun sait cela; tous les enfants sont des miroirs de mort.


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