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«Le Spleen De Paris», Charles Baudelaire

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Le spleen de Paris

Petits poГЁmes en prose; choix de variantes par Henri Lemaitre (1868)

ГЂ ArsГЁne Houssaye

Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. Considérez, je vous prie, quelles admirables commodités cette combinaison nous offre à tous, à vous, à moi et au lecteur. Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture; car je ne suspends pas la volonté rétive de celui-ci au fil interminable d’une intrigue superflue. Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. Dans l’espérance que quelques-uns de ces tronçons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j’ose vous dédier le serpent tout entier.

 

J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit , d’Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n’a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux?) que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue, et d’appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d’une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu’il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque.

 

Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience?

 

C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant. Vous-même, mon cher ami, n’avez-vous pas tenté de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier, et d’exprimer dans une prose lyrique toutes les désolantes suggestions que ce cri envoie jusqu’aux mansardes, à travers les plus hautes brumes de la rue?

 

Mais, pour dire le vrai, je crains que ma jalousie ne m’ait pas porté bonheur. Sitôt que j’eus commencé le travail, je m’aperçus que non seulement je restais bien loin de mon mystérieux et brillant modèle, mais encore que Je faisais quelque chose (si cela peut s’appeler quelque chose) de singulièrement différent, accident dont tout autre que moi s’enorgueillirait sans doute, mais qui ne peut qu’humilier profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poète d’accomplir juste ce qu’il a projeté de faire.

 

Votre bien affectionnГ©,

 

C. B.

I. L’Étranger

В«Qui aimes-tu le mieux, homme Г©nigmatique, dis? ton pГЁre, ta mГЁre, ta sЕ“ur ou ton frГЁre?

 

– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

 

– Tes amis?

 

– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

 

– Ta patrie?

 

– J’ignore sous quelle latitude elle est située.

 

– La beauté?

 

– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

 

– L’or?

 

– Je le hais comme vous haïssez Dieu.

 

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?

 

– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!»

II. Le DГ©sespoir de la vieille

La petite vieille ratatinГ©e se sentit toute rГ©jouie en voyant ce joli enfant Г  qui chacun faisait fГЄte, Г  qui tout le monde voulait plaire; ce joli ГЄtre, si fragile comme elle, la petite vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.

 

Et elle s’approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines agréables.

 

Mais l’enfant épouvanté se débattait sous les caresses de la bonne femme décrépite, et remplissait la maison de ses glapissements.

 

Alors la bonne vieille se retira dans sa solitude Г©ternelle, et elle pleurait dans un coin, se disant:

 

– «Ah! pour nous, malheureuses vieilles femelles, l’âge est passé de plaire, même aux innocents; et nous faisons horreur aux petits enfants que nous voulons aimer!»

III. Le Confiteor de l’artiste

Que les fins de journées d’automne sont pénétrantes! Ah! pénétrantes jusqu’à la douleur! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n’exclut pas l’intensité; et il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini.

 


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