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«Terre Des Hommes», Antoine de Saint-ExupГ©ry

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EN HOMMAGE À NOTRE AMI GUY QUI NOUS À QUITTÉ LE 30 JUIN 2004.

 

Tes amis du groupe qui pensent Г  toi.

Henri Guillaumet mon camarade je te dГ©die ce livre.

Antoine de Saint-ExupГ©ry

 

La terre nous en apprend plus long sur nous que les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle. Mais, pour l'atteindre, il lui faut un outil. Il lui faut un rabot, ou une charrue. Le paysan, dans son labour, arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu'il dégage est universelle. De même l'avion, l'outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes.

 

J’ai toujours, devant les yeux, l'image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine.

 

Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d'une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s'usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu'aux plus discrets, celui du poète, de l'instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d'étoiles éteintes, combien d'hommes endormis…

 

Il faut bien tenter de se rejoindre. Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brГ»lent de loin en loin dans la campagne.

Chapitre I La ligne

C’était en 1926. Je venais d’entrer comme jeune pilote de ligne à la société Latécoère qui assura, avant l’Aéropostale, puis Air France, la liaison Toulouse-Dakar. Là j’apprenais le métier. À mon tour, comme les camarades, je subissais le noviciat que les jeunes y subissaient avant d’avoir l’honneur de piloter la poste. Essais d’avions, déplacements entre Toulouse et Perpignan, tristes leçons de météo dans le fond d’un hangar glacial. Nous vivions dans la crainte des montagnes d’Espagne, que nous ne connaissions pas encore, et dans le respect des anciens.

 

Ces anciens, nous les retrouvions au restaurant, bourrus, un peu distants, nous accordant de trГЁs haut leurs conseils. Et quand l'un d'eux, qui rentrait d'Alicante ou de Casablanca, nous rejoignait en retard, le cuir trempГ© de pluie, et que l'un de nous, timidement, l'interrogeait sur son voyage, ses rГ©ponses brГЁves, les jours de tempГЄte, nous construisaient un monde fabuleux, plein de piГЁges, de trappes, de falaises brusquement surgies, et de remous qui eussent dГ©racinГ© des cГЁdres. Des dragons noirs dГ©fendaient l'entrГ©e des vallГ©es, des gerbes d'Г©clairs couronnaient les crГЄtes. Ces anciens entretenaient avec science notre respect. Mais de temps Г  autre, respectable pour l'Г©ternitГ©, l'un d'eux ne rentrait pas.

 

Je me souviens ainsi d'un retour de Bury, qui se tua depuis dans les Corbières. Ce vieux pilote venait de s’asseoir au milieu de nous, et mangeait lourdement sans rien dire, les épaules encore écrasées par l'effort. C'était au soir de l'un de ces mauvais jours où, d'un bout à l'autre de la ligne, le ciel est pourri, où toutes les montagnes semblent au pilote rouler dans la crasse comme ces canons aux amarres rompues qui labouraient le pont des voiliers d'autrefois. Je regardai Bury, j'avalai ma salive et me hasardai à lui demander enfin si son vol avait été dur. Bury n'entendait pas, le front plissé, penché sur son assiette. À bord des avions découverts, par mauvais temps, on s'inclinait hors du pare-brise, pour mieux voir, et les gifles de vent sifflaient longtemps dans les oreilles. Enfin Bury releva la tête, parut m'entendre, se souvenir, et partit brusquement dans un rire clair. Et ce rire m'émerveilla, car Bury riait peu, ce rire bref qui illuminait sa fatigue. Il ne donna point d'autre explication sur sa victoire, pencha la tête, et reprit sa mastication dans le silence. Mais dans la grisaille du restaurant, parmi les petits fonctionnaires qui réparent ici les humbles fatigues du jour, ce camarade aux lourdes épaules me parut d'une étrange noblesse; il laissait, sous sa rude écorce, percer l'ange qui avait vaincu le dragon.

 

Vint enfin le soir oГ№ je fus appelГ© Г  mon tour dans le bureau du directeur. Il me dit simplement:

 

В«Vous partirez demain?В»

 

Je restais lГ , debout, attendant qu'il me congГ©diГўt. Mais, aprГЁs un silence, il ajouta:

 

В«Vous connaissez bien les consignes?В»

 

Les moteurs, à cette époque-là, n'offraient point la sécurité qu'offrent les moteurs d'aujourd'hui. Souvent, ils nous lâchaient d'un coup, sans prévenir, dans un grand tintamarre de vaisselle brisée. Et l'on rendait la main vers la croûte rocheuse de l'Espagne qui n'offrait guère de refuges. «Ici, quand le moteur se casse, disions-nous, l'avion, hélas! ne tarde guère à en faire autant.» Mais un avion, cela se remplace. L'important était avant tout de ne pas aborder le roc en aveugle. Aussi nous interdisait-on, sous peine des sanctions les plus graves, le survol des mers de nuages au-dessus des zones montagneuses. Le pilote en panne, s'enfonçant dans l'étoupe blanche, eût tamponné les sommets sans les voir.

 

C'est pourquoi, ce soir-lГ , une voix lente insistait une derniГЁre fois sur la consigne:

 

«C'est très joli de naviguer à la boussole, en Espagne, au-dessus des mers de nuages, c'est très élégant, mais…

 

Et, plus lentement encore:

 

«… mais souvenez-vous: au-dessous des mers de nuages… c'est l'éternité.

 

Voici que brusquement, ce monde calme, si uni, simple, que l'on dГ©couvre quand on Г©merge des nuages, prenait pour moi une valeur inconnue. Cette douceur devenait un piГЁge. J'imaginais cet immense piГЁge blanc Г©talГ©, lГ , sous mes pieds. Au-dessous ne rГ©gnaient, comme on eГ»t pu le croire, ni l'agitation des hommes, ni le tumulte, ni le vivant charroi des villes, mais un silence plus absolu encore, une paix plus dГ©finitive. Cette glu blanche devenait pour moi la frontiГЁre entre le rГ©el et l'irrГ©el, entre le connu et l'inconnaissable. Et je devinais dГ©jГ  qu'un spectacle n'a point de sens, sinon Г  travers une culture, une civilisation, un mГ©tier. Les montagnards connaissaient aussi les mers de nuages. Ils n'y dГ©couvraient cependant pas ce rideau fabuleux.

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