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«Courrier Sud», Antoine de Saint-ExupГ©ry

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PREMIГ€RE PARTIE

I

Par radio. 6 h. 10. De Toulouse pour escales. Courrier France-AmГ©rique du Sud quitte Toulouse 5 h. 45 stop.

 

*  *  *

* *

 

Un ciel pur comme de l’eau baignait les étoiles et les révélait. Puis c’était la nuit. Le Sahara se dépliait dune par dune sous la lune.

 

Sur nos fronts cette lumière de lampe qui ne livre pas les objets mais les compose, nourrit de matière tendre chaque chose. Sous nos pas assourdis, c’était le luxe d’un sable épais. Et nous marchions nu-tête, libérés du poids du soleil. La nuit: cette demeure…

 

Mais comment croire à notre paix? Les vents alizés glissaient sans repos vers le Sud. Ils essuyaient la plage avec un bruit de soie. Ce n’étaient plus ces vents d’Europe qui tournent, cèdent; ils étaient établis sur nous comme sur le rapide en marche. Parfois la nuit, ils nous touchaient, si durs, que l’on s’appuyait contre eux, face au Nord, avec le sentiment d’être emporté, de les remonter vers un but obscur. Quelle hâte, quelle inquiétude!

 

Le soleil tournait, ramenait le jour. Les Maures s’agitaient peu. Ceux qui s’aventuraient jusqu’au fort espagnol gesticulaient, portaient leur fusil comme un jouet. C’était le Sahara vu des coulisses: les tribus insoumises y perdaient leur mystère et livraient quelques figurants.

 

Nous vivions les uns sur les autres en face de notre propre image, la plus bornée. C’est pourquoi nous ne savions pas être isolés dans le désert: il nous eût fallu rentrer chez nous pour imaginer notre éloignement, et le découvrir dans sa perspective.

 

Nous n’allions guère qu’à cinq cents mètres où commençait la dissidence, captifs des Maures et de nous-mêmes. Nos plus proches voisins, ceux de Cisneros, de Port-Étienne, étaient, à sept cents, mille kilomètres, pris aussi dans le Sahara comme dans une gangue. Ils gravitaient autour du même fort. Nous les connaissions par leurs surnoms, par leurs manies, mais il y avait entre nous la même épaisseur de silence qu’entre les planètes habitées.

 

Ce matin-là, le monde commençait pour nous à s’émouvoir. L’opérateur de T.S.F. nous remit enfin un télégramme: deux pylônes, plantés dans le sable, nous reliaient une fois par semaine à ce monde:

 

В«Courrier France-AmГ©rique parti de Toulouse 5 h. 45 stop. PassГ© Alicante 11 h. 10.В»

 

Toulouse parlait, Toulouse, tГЄte de ligne. Dieu lointain.

 

En dix minutes, la nouvelle nous parvenait par Barcelone, par Casablanca, par Agadir, puis se propageait vers Dakar. Sur cinq mille kilomГЁtres de ligne, les aГ©roports Г©taient alertГ©s. ГЂ la reprise de six heures du soir, on nous communiquait encore:

 

«Courrier atterrira Agadir 21 heures repartira pour Cabo Juby 21 h. 30, s’y posera avec bombe Michelin stop. Cabo Juby préparera feux habituels stop. Ordre rester en contact avec Agadir. Signé: Toulouse.»

 

De l’observatoire de Cabo Juby, isolés en plein Sahara, nous suivions une comète lointaine.

 

Vers six heures du soir le Sud s’agitait:

 

В«De Dakar pour Port-Г‰tienne, Cisneros, Juby: communiquer urgence nouvelles courrier.В»

 

В«De Juby pour Cisneros, Port-Г‰tienne, Dakar: pas de nouvelles depuis passage 11 h. 10 Alicante.В»

 

Un moteur grondait quelque part. De Toulouse jusqu’au Sénégal on cherchait à l’entendre.

II

Toulouse 5 h. 30.

 

La voiture de l’aéroport stoppe net à l’entrée du hangar, ouvert sur la nuit mêlée de pluie. Des ampoules de cinq cents bougies livrent des objets durs, nus, précis comme ceux d’un stand. Sous cette voûte chaque mot prononcé résonne, demeure, charge le silence.

 

Tôles luisantes, moteur sans cambouis. L’avion semble neuf. Horlogerie délicate à quoi touchaient les mécaniciens avec des doigts d’inventeurs. Maintenant ils s’écartent de l’œuvre au point.

 

«Pressons, messieurs, pressons…»

 

Sac par sac, le courrier s’enfonce dans le ventre de l’appareil. Pointage rapide:

 

– Buenos-Ayres… Natal… Dakar… Casa… Dakar… Trente-neuf sacs. Exact?

 

– Exact.

 

Le pilote s’habille. Chandails, foulard, combinaison de cuir, bottes fourrées. Son corps endormi pèse. On l’interpelle: «Allons! Pressons…» Les mains encombrées de sa montre, de son altimètre, de son porte-cartes, les doigts gourds sous les gants épais, il se hisse lourd et maladroit jusqu’au poste de pilotage. Scaphandrier hors de son élément. Mais une fois en place, tout s’allège.

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